En français, nous avons cet adage qui dit « laisse le passé derrière toi », avec cette idée d’abandon, de rupture, voir même de déni de ce qui a été, ceci incluant la personne que nous étions dans ce passé que l’on laisse derrière nous. En turc, ils ne sont pas si radicaux. Eux, ils disent Geçmişi bir kenara koy. Mets le passé sur le côté. J’aime les images que cette phrase implique. Cette idée que le passé est toujours à portée de main, mais assez éloigné de nous pour ne pas (trop) influencer le chemin présent que nous sommes en train de parcourir. Cette pensée que le passé est toujours en vue, à travers les souvenirs qu’il nous en reste et les représentations inlassablement changeantes que l’on s’en fait. Plus que tout, j’aime cette possibilité laissée au passé de venir croiser notre chemin présent, même brièvement, souvent de façon inattendue. Ainsi des personnes que je pensais perdues à jamais dans les méandres de ma mémoire ont refait leur apparition dans ma vie alors que je ne m’y attendais pas, à tel point que désormais, je ne dis plus au revoir aux gens qui s’en vont, mais bien See you someday somewhere. Ce n’est pas ce que j’ai dit à Hakan lorsque nos chemins se sont séparés il y a près de deux ans de cela. Je lui ai murmuré Görüşmek üzere sur le pas de la porte, les cheveux en bataille, le cœur battant la chamade et les larmes aux yeux. C’était plus un souhait irraisonné qu’une promesse, et ce souhait est mort sur mes lèvres l’été dernier, lorsque j’ai réalisé qu’il ne viendrait pas me rejoindre à Mahmutlar. Jusqu’à l’été dernier, j’avais réussir à maintenir mon espoir et mon amour en vie, comme deux petits oisillons qui avaient besoin l’un de l’autre pour s’accrocher à l’existence. Une fois l’espoir mort, l’amour n’a pas tardé à le suivre et aujourd’hui, seule une nostalgie douce s’éveille à la pensée de mon ancien petit collègue. Je me rappelle l’espoir, je me rappelle l’amour. J’occulte complètement les mensonges et l’abandon. Il n’est pas venu. Je n’étais pas sa première fois. Il ne m’a jamais aimé. Toutes ces vérités d’aujourd’hui n’enlèvent rien au bonheur que j’ai vécu à ses côté à l’époque. C’était simple et vivant. Comme si j’avais finalement trouvé ma place sur Terre. Aujourd’hui, je laisse à nouveau m’envahir les moments éternels de cette romance sans paroles. Je caresse du bout des doigts cette peau dont j’ai oublié la texture. J’essaye de fixer du regard ces yeux dont je me rappelle seulement de façon imparfaite la couleur. Sa voix me parvient comme un écho lointain et j’aurais presque peur de m’en rappeler les différents tons. Il me suffirait de l’appeler, il faudrait qu’il décroche. Qu’est-ce que je pourrais bien lui dire ? J’avais seulement envie d’entendre ta voix. Et ce serait la pure vérité. Je préfère le flou. Le flou est réconfortant, le flou ne fait pas mal. Pour la même raison, je ne veux pas savoir pourquoi il m’a invité à venir lui rendre visite à Mardin. Je devine, bien sûr. J’imagine, je comble les silences, comme je l’ai toujours fait à ses côtés. À la différence que là où avant je barbouillais les murs de couleurs vives, aujourd’hui je les peins soigneusement en noir. Il y a un seul scénario de ce séjour à venir qui me convienne et c’est le plus improbable. En donnant de petits coups discrets dans son cercueil de verre, l’espoir essaye de revenir d’entre les morts. Mais je ne le laisserai pas faire. La vérité, c’est qu’il n’y a pas de bon scénario pour ce séjour, bon scénario impliquant un scénario sans drames. Il y aura du drame, que ce soit au début, au milieu ou à la fin. Parce qu’il y aura une fin, et c’est là que réside l’impossibilité de l’existence d’un bon scénario. Un bon scénario n’aurait pas à prévoir de fin, seulement une suite, or je n’arrive pas à me départir de l’idée que je vais faire toutes ces heures d’avion pour dire adieu à Hakan. Un adieu magistral, un adieu digne d’une dizi turque, mais un adieu quand même. Et dire adieu à Hakan, ce sera comme dire adieu à tous les hommes que j’ai aimé durant les trois dernières années de ma vie. Ce sera comme franchir un cap d’où l’on ne revient pas. Ce sera dire adieu à une partie de moi-même, celle qui veillait désespérément sur ses deux oisillons inaptes à vivre dans le monde réel.

Je m’étonne du calme avec lequel j’écris ces mots. Je m’étonne de les écrire tout court. Je ne savais pas trop où je voulais en venir en écrivant ce texte. J’avais juste envie de parler d’Hakan, de Mardin, de la Turquie. J’avais songé à intituler ce texte Le son des cloches, parce que les entendre me rappelle à quel point je suis loin de la Turquie, où ce ne sont pas les cloches qui sonnent mais le muezzin qui retentit. Peut-être, en commençant par ce titre, aurais-je pu écrire un beau texte plein de poésie et de nostalgie, comme ceux que j’ai écrit après mon dernier été aux côtés d’Hakan. Mais j’ai bien peur que ma poésie ne soit morte en même temps que mes oisillons. J’avais de beaux mots pour parler de la vie et du monde quand je les trouvais beaux. Ou plutôt, j’avais de beaux mots pour parler de la vie et du monde quand je trouvais du sens à leur beauté. Les rayons du soleil m’émeuvent toujours autant. Le souvenir de la petite plage de Mahmutlar berce mon cœur aussi sûrement que les vagues de la mer Méditerranée. C’est un sourire sincère qui se pose sur mes lèvres lorsque je m’imagine déambulée dans les rues de l’une ou l’autre ville turque où mes pas m’ont mené par le passé. Je me nourris de ma nostalgie aussi sûrement qu’avant je vivais seulement d’amour. Et je porte autant d’attention à ladite nostalgie qu’avant j’en portais à ces êtres de chair qui étaient le centre de mon monde.

Je vais revoir Hakan. Je vais revoir Hakan et mon imagination s’emballe. Je vous écrirai bien toutes les scènes qui se sont déjà bousculées dans ma tête et les rêves fantasques dont mon inconscient a peuplé mes nuits. Mais à quoi bon si les relire plus tard ne m’en rendra la réalité que plus amère ? Que la réalité tue mes rêves comme elle l’a toujours fait. Après, j’utiliserai mes larmes comme de l’encre et je vous écrirai une histoire formidable, celle de la petite belge qui est tombée amoureuse d’un kurde et s’est imaginée le temps d’un battement de cœur qu’elle pourrait occuper une place dans sa vie pour toujours. Je ne sais pas pourquoi il veut me revoir. Le voulait-il vraiment ? Lorsqu’il m’a proposé de venir le rejoindre, pensait-il vraiment que j’allais accepter ? En tout cas, lorsque je l’ai fait, il ne s’est pas défilé. Il m’appelle toujours bebeğim, comme si ce simple mot pouvait servir de pont entre aujourd’hui et cet été d’il y a deux ans. Le peut-il ? Je n’imagine que trop bien mon arrivée à l’aéroport de Mardin. Je repense à Christian et à l’aéroport de Porto. Le cœur qui se serre à en faire mal. Ces quelques secondes d’hésitation devant le miroir des toilettes. Suis-je vraiment en train de faire ça ? Est-ce bien vrai que nous allons à nouveau nous tenir face à face ? Et le plus drôle c’est qu’il n’y a pas moyen de faire demi-tour. Il n’y a qu’une seule sortie pour les personnes qui arrivent de l’étranger, et il y sera, appuyé contre la barrière en métal. Ce qu’il m’avait paru vieux, et étranger, cet homme que j’avais aimé, que j’aimais toujours. Il m’a serré dans ses bras par-dessus la barrière, et je n’ai pas ressenti la vague d’émotions que je m’attendais à ressentir. Elle n’est venue qu’après, dans cette petite chambre d’hôtel, quand il a posé sa tête sur ma cuisse, et que tout d’un coup l’équilibre qu’il n’y avait jamais eu entre nous s’est tout naturellement établi. C’était peut-être la faute à la barrière métallique si mes émotions s’étaient arrêtées net au seuil de ma poitrine. Je me rappelle l’avoir observé sur le quai en attendant le métro. Le soleil éclairait son visage, le faisait apparaître plus ridé que dans mes souvenirs. Sans doute l’était-il vraiment. Je me rappelle de la tendresse infinie que j’avais ressentie pour lui. De la gêne aussi. Comment se comporte-t-on envers un homme qu’on a aimé autant, qui nous a déverrouillé et le cœur et le corps ? La distance entre nous était gauche, incompréhensible. Elle n’a pas duré bien longtemps. Qu’en sera-t-il avec Hakan ? Entre lui et Chris, il y a un univers, une galaxie entière. Peut-être ne me prendra-t-il même pas dans ses bras. Après tout, il y a aura des gens pour nous voir à l’aéroport. Il m’embrassera sur les deux joues, comme au bon vieux temps lorsque nous étions de simples collègues. Et puis quoi ? Nasılsın? Yolculuğun nasıl geçti? Je me vois déjà lui sourire. Bien, tout a bien été, tout va parfaitement bien. Il prendra la plus grosse de mes deux valises. Et le silence… j’ai peur de ne plus supporter le silence entre nous. Il y en aura pourtant, et des incompréhensions, et de la frustration. Je me prépare à tout ça, j’essaye de réviser un peu mon turc tous les jours. Je me bats. Je me bats pour que cette semaine soit parfaite, un adieu digne de ce nom, comme celui que j’ai fait à Chris au Portugal il y a plus d’un an de cela. Görüşmek üzere. C’est ce que j’avais dit à Hakan sur le seuil de la porte avant de le laisser partir comme un voleur dans la nuit. Il avait un polo à courte manches jaune et un pantalon noir. On avait regardé un film ensemble. On avait parlé de ce nous qui n’existerait jamais. J’avais fini par enlever ma robe, alors que j’avais essayé de me convaincre jusque là de ne pas le faire. Il avait affirmé que c’était sa première fois, qu’il voulait que ce soit sa première fois. J’avais envie de laisser une trace indélébile dans sa vie, qu’il ne m’oublie jamais, tout comme moi je ne l’oublierai pas. Orgueil d’un cœur en peine. Je me rappelle à peine de ce qui s’est passé. Il voulait aller dans la salle de bain pour enfiler le préservatif. Ça m’a fait rire. Il m’a murmuré Seni özleyeceğim. J’ai eu envie de hurler. J’aurais préféré qu’il m’aime. J’aurais préférée être aimée plutôt qu’être manquée. Mais on ne choisit pas ce genre de choses. Je lui ai fait promettre. Je lui ai fait promettre que c’était la première et la dernière fois qu’il couchait avec une fille sans l’aimer. Soyunma aşksız yataklarda. Je ne connaissais pas encore la chanson à l’époque, autrement, j’aurais eu des mots plus justes que ceux que j’ai eus cette nuit-là. Je savais à peine parler turc à l’époque. Je me demande s’il va tenir sa promesse. S’il va la tenir, pas s’il l’a tenue. S’il a couché avec d’autres filles après moi, je ne veux pas le savoir. Par contre, ce que je veux savoir, c’est si lui aussi va poser sa tête sur ma cuisse, si lui aussi va poser ses lèvres sur les miennes. Une semaine. C’est le temps que nous avions eu il y a deux ans, mais à l’époque lui logeait à côté du Tadım et moi au Country Club. Qu’est-ce que ça va me faire de vivre à ses côtés et de ne plus simplement le voir le soir sur un banc de plaine de jeux ou dans une petite rue perdue de Mahmutlar ? M’endormir à ses côtés, me réveiller à ses côtés. L’avoir en face de moi à la table du déjeuner. Yenge. C’était comme ça que l’ami de Deniz m’avait appelé lorsque nous étions sortis tous ensemble à Hatay. Aux côtés de Deniz, jamais aucune hésitation ne m’avait traversée. Il était l’évidence, mon évidence. Hakan. Hakan était mon inconnu, mon intouchable, mon immatériel. Un songe fait homme ou bien un homme fait songe, ou encore les deux. Est-ce qu’il est possible de rêver dans les bras de son propre rêve ? Mon ignorance me protège. Je ne sais pas ce qu’il va se passer. Les jours passent, les uns après les autres, comme si une grande force là-haut comptait une à une les perles de son tespih. On arrive presque au bout du compte, je vais le revoir. Après deux ans de séparation, nos chemins vont à nouveau se croiser. Je veux m’abreuver de ce miracle jusqu’à ce qu’il se transforme en poison et que la réalité reprenne ses droits. Dans un peu moins de deux mois, Mardin ne fera plus qu’un avec Hakan, tout comme Porto ne fait qu’un avec Chris et Hatay avec Deniz. Elle sera le tombeau scellé de mon amour où je ne me rendrai plus qu’en pèlerinage, si j’en ai le courage. Ma nostalgie a un parfum d’exotisme et de voyage. Elle est nulle part et partout à la fois. Elle est tout ce qui me restera lorsque mon cœur se taira pour de bon. Les perles du tespih continue à couler entre les doigts du destin. Le 7 avril n’est plus si loin.


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