Il faut s’installer dans la pratique, chercher dans la confiance et affronter la négation de toutes les valeurs qui préoccupent les hommes et alors cette essence revient doucement se lover au fond de l’être. Aucune expérience passée ne peut faciliter la tâche. Aucun sentiment, aucune théorie qui ne soit un obstacle. Chacun doit refaire le chemin. Il n’y a que la pratique.
Le premier pas est de rester face aux phénomènes extérieurs. Les désirs matériels de l’homme donne aux objets matériels une place aberrante. Il est généralement incapable de profiter du monde matériel sans être possédé par lui. Il a donné aux choses la première place : il obéit à leurs ordres sans réaliser qu’elles n’ont aucune existence en dehors de son désir. Il ne boit plus, il est possédé par le vin, il ne danse plus, il est possédé par la musique. Sollicité par l’extérieur, il se jette à corps perdu à la rencontre des phénomènes et il ne s’aperçoit jamais qu’ils prennent leur source en lui.
Le manque est une souffrance. L’homme vulgaire cherche à remplir le manque pour se débarrasser de sa souffrance, mais il s’aperçoit qu’il lui faut toujours plus, que chaque désir assouvi en fait lever un autre. Le sage se débarrasse du manque, de tous les manques, et trouve la paix.
Le désir est une prison, comme la cécité des aveugles. Les pauvres prisonniers n’ont pas péché, mais ils se sont condamnés eux-mêmes à ne jamais voir la lumière du jour. Même quand un sage parle devant eux, ils n’entendent pas ses paroles Certains lui jettent des pierres et certains s’inclinent devant lui, mais rares sont ceux qui osent abandonner leur prison. Ils ne connaissent que la certitude de ses quatre murs, c’est leur définition de la vie. Ils croiraient en la quittant entrer dans la mort.
L’esprit ou l’intellect se rebelle régulièrement contre la tyrannie des cinq sens physiques. Par souci de santé, par orgueil, par désir d'infini … mais tant que l’on n’a pas découvert où se situe notre être véritable, cette recherche n’est qu’un désir de plus.
La passion change l’état du corps. L’homme ou la femme qui aborde sa vie de façon passionnelle vit un perpétuel état de crise. La colère, la haine, l’inquiétude ou le désir de changer le monde appellent la maladie. Chaque fois, le corps se remettra plus difficilement, restera plus vulnérable. Il est naturel que l’homme veuille mettre de l’ordre dans son existence. Mais si ce désir lui vient en réaction à un outrage, une menace, une injustice, ses efforts seront une lutte contre lui-même et il ne rencontrera que des souffrances.
Certains chercheurs sont tentés de nier le corps et la vie physique. Certains pratiquants de zen considèrent le corps comme une machine au service de l’esprit. Pour eux, le corps physique n’est qu’un réceptacle, un véhicule fait uniquement pour suivre jusqu’au bout le chemin qui libérera l’esprit. « Lorsqu’il gémit, faites le taire comme une mère fait taire son enfant. Lorsqu’il désobéit, corrigez le par la discipline comme un maître corrige son disciple. Quand il perd le sens de la mesure, domptez le comme le dresseur du cheval sauvage. Lorsqu’il s’effondre, soignez le comme un docteur soigne son malade »
Cette version est assez aride, et d’autres maîtres ont fustigé cette attitude qui dissocie le corps de la vérité humaine pour en faire une bête de somme. L’une des histoires zen les plus connues parle d’une vieille femme qui depuis vingt années nourrissait et habillait un moine qui vivait seul dans la montagne. Un jour, elle fit venir une jeune fille et lui dit en riant : « Je suis trop fatiguée . Porte ce panier au moine et pendant que tu y es, embrasse-le. Après, tu lui demanderas ce qu’il a ressenti. »
Arrivée à l’Ermitage, la jolie villageoise embrassa le moine par surprise, et levant ses yeux brillants et son visage illuminé de joie de vivre, elle posa sa question. « Un arbre sans vie, répondit froidement le moine, se tient sur un rocher glacial. Le cœur de l’hiver a perdu tout souvenir de la chaleur. » La gamine partit en courant, effrayée et s’en fut tout raconter à sa vieille voisine. Celle-ci entra dans une colère terrible : « Quand je pense, s’écria-t-elle, que j’ai pris soin de ce triste hypocrite pendant vingt ans ! ». Sa fatigue oubliée, elle gravit la montagne sur l’heure, chassa le moine et incendia la hutte dans laquelle il avait vécu
Le véritable zen n’est prisonnier de rien, mais il ne rejette rien qui soit dans l’univers. « Quelle est la meilleure façon de vivre pour un moine, demanda à Yun Ku l’un de ses disciples ? ». « Parmi les montagnes, répondit le maître ». Le moine s’inclina. Il allait se retirer quand Yun Ku demanda soudain : « Comment m’avez vous compris ? ». « Il me semble que les moines doivent conserver un cœur aussi immobile que les montagnes. Un cœur immobile que ni le bien, ni le mal ne bouleverse, ni la naissance, ni la mort, ni la chance, ni l’adversité ». « Vous abandonnez la voie des vieux maîtres, mes disciples se perdront s’ils vous suivent, s’écria Yun Ku en le frappant de son bâton. Puis il se retourna vers un autre moine qui écoutait, stupéfait, cet échange : « Et vous, comment m’avez vous compris ? ». « Il me semble, balbutia le second disciple que les moines doivent fermer leurs yeux aux visions agréables et boucher leurs oreilles à la douceur de la musique. ». « Vous aussi ! fulmina le sage, vous avez abandonné la voie des anciens. Vous aussi vous perdrez mes disciples ! ».

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